Je me levais de bonne heure, prête à en découdre avec la journée, et m'asseyais à table en baillant à m'en décrocher la
machoire. J'avais rêvé, toujours un rêve désagéable, et j'attrapais aussitôt le bol disposé sur la table. Comme tous les matins depuis qu'il était arrivé là, Sechan m'avait préparé mon déjeuner
et les tartines grillées fumaient sur le coin de la table. Je pris le pot de chocolat à tartiner et commençais à manger. Soudain, la porte d'entrée claqua et je sursautais, surprise. Je vis
Sechan entrer, secouant ses cheveux noirs, et enlevant son blouson sombre. Instinctivement, je remis mes jambes contre moi et évitais de le regarder dans les yeux. Nullement gêné, il m'embrassa
sur la joue et me lança un "Bien dormi ?" qui me fit passer un frisson dans le dos. Sa voix était assurée et puissante, presque ensorcelante... je secouais la tête, chassant ces pensées étranges
de mon esprit, et hochais doucement la tête, en profitant pour cacher mon visage derrière mes longs cheveux sombres. "Oui, & toi ?" "Plutôt, oui" puis, il me fixa. Gênée, je répondis un petit
"Quoi ?" et il pencha la tête sur le côté. "Tu mens toujours autant, ma belle. Tu mens, et j'ai l'impression que tu continues de te détruire. Ai-je tort de penser ça ?" Je le fixais, interdite,
et m'apprêtais à répliquer une cinglante réponse lorsqu'un bruit innatendu se fit entendre dans la pièce. "Ouaf !". J'ouvris de grands yeux et le fixais, abasourdie. "Sechan ?" "Lelfya, je peux
t'expliquer, mais d'abord..." il n'eut en rien le temps de terminer sa phrase qu'un chien de type Basset me sautait dessus, manquant de baver sur mon tee shirt. Je reculais et fusillais le démon
du regard. "Qu'est-ce que c'est que ça ?! Un chien ?! Tu te fiches de moi ?!" "Lelfya..." Je ne lui laissais pas le temps de parler que le chien me bondit dessus, me regardant de
ses grands yeux noirs. "Lelfya, il était seul. Il était mignon, il crevait de faim. Il est peut-être moche, mais je m'en fiche. On ne doit pas aider ceux qui sont dans le besoin ?" Je lui jetais
un regard de tueuse et crachais "Il est, il est... tout simplement..."
Soudain, le chien croisa plus profondément mon regard, et je changeais d'avis. Il baissa les yeux, ses oreilles frémissantes.
"Il est adorable !" m'écriais-je en le serrant contre moi. Sechan me lança un oeil médusé tandis que je riais de plus belle.
Je ne savais pas encore quelle idée il avait derrière la tête.
*
Je regardais par la fenêtre, la poudreuse blanche tombant sur le rebord du balcon. Je frissonnais de plaisir, trouvant cet amas
de neige magnifique, et Michaelis se colla contre mes jambes, sa truffe collée contre le vitre. Je m'accroupis et caressais affectueusement sa tête. Je ne savais toujours pas pourquoi Sechan
l'avait pris, mais je m'étais attachée à lui. Il tourna ses yeux noirs vers moi et je compris qu'il voulait sortir. "Pas maintenant" dis-je en me relevant. Je me retournais et vit Sechan sortir
de la salle de bain, ses cheveux noirs encore humides à cause de la douche qu'il venait de prendre. J'allais lui proposer de sortir le chien, qui n'attendait que ça, lorsque je remarquais qu'il
était torse-nu. Je bafouillais, m'empourprais, et je finis par me retourner, tremblante. Il éclata de rire tandis que je laissais ma main glisser sur la vitre. "Ce n'est pas drôle ! Tu n'as pas
le droit de faire ça ! Surtout devant une femme !" "Bien sûr que si, tu m'en as donnée la permission..." Je laissais un silence tomber entre nous et je finissais par marmonner "En plus, je suis
sûre que tu ne me considères même pas comme une femme, je suis trop jeune pour en avoir l'air, n'est-ce pas... ?". Il éclata d'un rire cristallin qui me fit frémir d'angoisse. Il se rapprochait
doucement tandis que je tentais de me calmer. Ses doigts passèrent dans mes cheveux et je me raidis. Il eut son rire qui devint amer et s'effaça, retournant dans la salle de bain. Avant qu'il ne
reparte hors de ma vue, je vis ses yeux verts me transpercer derrière une longue mèche noire. Mon coeur se serra ; ces derniers mois nous avaient beaucoup rapprochés, sans pour autant nous
pousser à l'être trop. Je ne me sentais pas prête et la simple idée de ce que cela produirait comme effet sur les gens me faisait peur. Je dessinais une étoile dans la buée et fermais les yeux.
Une seule envie s'emparait de moi :
celle de pouvoir faire les bons choix.
*
Michaelis partit comme un fou dans la neige glacée, son écharpe lui enserrant le cou pour tenter de le maintenir au chaud. Se
roulant dans la poudreuse, il aboya et tourna les yeux vers nous. J'éclatais de rire tandis que Sechan croisait les bras sur son torse musclé. Il était encore plus pâle qu'à l'ordinaire et
dégageait une inquiétante aura, chose inhabituelle pour lui. Mes bottes s'enfonçaient dans la neige et le froid me mordait la peau, rougissant mes joues. Nous étions au beau milieu de Paris,
devant la Tour Eiffel, à 23 heures. Etrangement, y avait très peu de monde, mais la ville-Lumière faisait honneur à son surnom : les décorations de Noel brillaient de mille Feux, les Galeries
Lafayette illuminaient le Boulevard Haussmann et la Tour Eiffel rayonnait, splendide, prête à défier la Lumière des étoiles. Paris était une ville de légende, ville célèbre, ville d'artistes et
de créativités, les plus belles oeuvre réunies en cette capitale. Paris était mienne. Mon exaltation était telle que mon coeur cognait violemment contre ma poitrine et ma groge tentait de
réprimer le hurlement de joie que j'avais envie de pousser. En riant, je courrais après le basset et mon écharpe s'envola, laissant le froid s'engouffrer dans ma veste. Je me retournais,
haletante, et vis Sechan qui ramassait mon écharpe. Je ne sus si ce fut l'euphorie ou autre chose, mais l'idée de lui sauter au cou me vint à l'esprit. J'étais heureuse, la neige tombait sur mes
péaules, et je me jetais entre les bras de l'homme aux yeux d'émeraude. Surpris, il me regarda avec des yeux immenses tandis que je riais de plus belle. Soudain, son expression changea et il
me considéra avec une mine grave. Brisant ma joie, je lui dis doucement "Ai-je fait quelque chose de mal ?" avec une pointe d'appréhension dans la voix. Il passa ses mains autour de mes épaules
et murmura lentement "Je vais devoir te parler" avec une voix aussi blanche que la neige qui déjà nous recouvrait.
*
Sa révélation m'avait littéralement assomée. "En es-tu sûr ?" dis-je pour la énième fois depuis qu'il me l'avait annoncé.
"Pourquoi te mentirais-je ?" rétorqua t-il avec hargne. Je le fixais, scandalisée. "Désolée" bredouilla t-il en baissant les yeux, évitant ainsi de me regarder en face. Il sortit de la pièce,
plus vif qu'un éclair, me laissant seule avec mes questions. Il m'avait sommée de préparer mes affaires pour partir d'ici le plus vite possible. "Nabeth est partie. N'as-tu pas remarqué que
depuis quelques temps, tout était beaucoup plus calme ?" m'avait-il dit. "Sechan ! Tu veux rejoindre... Nabeth...". Silence de sa part. "Mais, et moi ?!" m'écriais-je. Il me lançait un
regard interloqué tandis que je me sentais perdre patience. "SECHAN !" hurlais-je. Il s'était lentement approché de moi, puis m'avait enlacée et regardée droit dans les yeux. "Cesse de te faire
des idées, je te l'ai déjà dit. Nabeth est l'elfe la plus déloyale que j'ai jamais connue et je ne peux la supporter. Jamais je ne te laisserai au profit de cette belle traîtresse". Je le
laissais passer ses bras autour de ma taille, me presser contre lui et embrasser mon front. Cramoisie et tremblante, je n'osais même pas lever les yeux vers lui, honteuse de cette méprise. Je
sentis son souffle passer près de mon oreille pointue et il me murmurait doucement "Tiendras-tu encore longtemps ?". Tel un bourreau torturant sa victime, un vautour attendant que son dîner ne
succombe pour mieux s'en prendre à lui. J'enfouissais mon visage dans son cou, ayant l'envie de hurler toute l'amertume que mon coeur contenait. "Nous sommes biens cruels... mais tu avais
raison ; les démons sont des êtres pervertis.". Je sentis mes mains s'accrocher desespérément à la chemise blanche qu'il portait et je voulais m'imprégner de son être tout entier, en être
tellement proche qu'un effleurement serait tel une souffrance lointaine, le regarder jusqu'à ce que j'en perde la vue. Mais je ne veux pas, je ne peux pas.
"Nous allons partir"
*
Les affaires étaient bouclées, rangées par ordre de taille. Sechan était en train de regarder le salon qui se vidait peu à peu,
et je savais bien que cela lui faisait mal. C'était comme une page qui se tournait pour nous, un nouveau changement. Je posais ma main sur son bras, les larmes semblant prêtes à jaillir de mes
yeux. Il me regarda et marmonna "ça ira" d'une voix légèrement sombre. Je préférais hocher la tête en regardant Michaelis qui, perdu, passait d'une pièce à l'autre en dodelinant de la tête,
plutot que de répondre de vive voix que plus rien ne pourrait être pareil. Le chien s'arrêta devant moi et gémit, tel un chiot. Je le pris dans mes bras, grattais sa tête. Sechan tourna les
talons, le dos raide, et je regardais une dernière fois la vue que m'offrait la fenêtre avec balcon : Paris, la ville qui m'avait vu devenir plus adulte en quelques mois, Paris et ses
subliminales décorations et illuminations, Paris et son prestigieux Louvres, Paris et toute la pagaille que sème cette ville de légende aux rues romantiques. Paris était une étoile tombée
accidentellement des Cieux, un magnifique cadeau de la part des Dieux. Quitter Paris était pour moi une pure souffrance, quelque chose que j'allais regretter toute ma vie, de toute mon âme.
J'aimais Paris. Vraiment. Et c'est le coeur au bord des lèvres que je quittais la pièce, complètement meurtrie.
*
Je sortis dans la rue, rejoignant Sechan qui paortait son beau manteau de cuir. Les cheveux ébouriffés et le teint blême, il
n'avait franchement pas bonne mine. J'avais recouvert Michaelis, chose que je trouvais complètement absurde étant donné que c'était un animal avec du pelage, mais que j'avais fait sur ordre de
Sechan. Tout le mystère qui entourait ce chien ne faisait que s'épaissir d'avantage. "Sechan, je..." commençais-je avant de brusquement m'arrêter. Il venait de se tourner vers moi, ses yeux verts
habituellement pétillants étaient fixes, et entre ses lèvres était accrochée un cigarette à moitié consommée. L'odeur m'en emplit les narines, mes sens étant beaucoup plus sensibles que ceux des
humains, et le besoin pressant de la lui arracher de la bouche me brûlait les doigts. En voyant mon air réprobateur, il eut un air fatigué et me lança "Ne t'en fais pas, ça ne me tuera pas. Je
sais que c'est normalement proscrit, mais j'ai besoin de décompresser un peu." "En te fumant une clope ?" répliquais-je, énervée. "Exactement. Je te signale que je ne suis plus un bébé et que je
sais ce que je fais." Je haussais les épaules et il écrasa le mégot contre une poubelle dans laquelle il le jeta. La voiture tournait déjà, nos affaires étaient à l'intérieur, et j'eus un
pincement au coeur. Allais-je un jour revenir dans cet endroit somptueux ? Seul l'avenir pouvait me le dire. Et le temps... ces deux formes insoutenables de notre vie, des choses nébuleuses et
souvent capables de changer très rapidement. "On va où ?" demandais-je d'une petite voix. "Je pense que tu le sais. Là où tout à commencé." Après ses paroles bien mystérieuses à quiconque ne nous
connaitrait pas, je grimpais dans la voiture, jetant un dernier regard à l'appart où s'étaient déroulées tant de choses. Je calais la tête contre le siège et crispais les paupières. Et je sais
que derrière ses lunettes noires, Sechan devait avoir le coeur gros et les mêmes paroles de chanson que moi en tête...
Je rêvais d'une autre terre
Qui resterait un mystère...
Une terre moins terre à terre
Oui je voulais tout foutre en l'air !
TELEPHONE, extrait de "Un Autre Monde",
1984
*
Lorsque j'ouvris les yeux, je ne savais pas tout à fait où nous étions. Mais quelque chose de familier semblait m'entourer...
Vive comme l'éclair, j'ouvris les yeux et dégainais mon poignard que je plaquais sur la peau laiteuse de la personne qui se trouvait devant moi à mon réveil. "Lelf', c'est moi..." Ma vue d'elfe
se remis en place, effaça les derniers recoins flous du paysage, puis le visage de Sechan se dessina devant moi, lentement. Confuse, je retirais la lame de sa gorge. "Désolée, mais je ne suis pas
tout à fait à l'aise. Peut-être parce que..." Il me regarda avec tendresse tandis que je me renfonçais dans mes draps, faisant comme si je ne voyais pas son regard me loucher dessus. "Où
sommes-nous ?" demandais-je avec une voix incertaine. Il avança la main vers mon front, tâta ma peau et murmura "Le changement de terrains ne te convient pas, tu es toute fiévreuse. Il faudra que
tu fasses attention à toi." Je repoussais sa main et serrais mon poing. La lumière blanche que je possédais illumina mes paumes tandis que Sechan ne cessait de fixer mes doigts, un mélange
d'admiration et d'angoisse dans ses yeux d'émeraude. Emerveillée, je ressentais à nouveau les effets de la magie dans mon corps. Mon esprit se laissa submerger par cette puissante vague de
pouvoirs et je rejetais les cheveux en arrière, me sentant plus forte. Sechan serra ma main dans la sienne, un large sourire suspendu sur ses lèvres, et il me murmura "Bon retour chez toi, ma
Lelfya. Bon retour dans les Contrées Perdues..."
*
A partir de maintenant, je n'étais plus la discrète Lelfya, étudiante de Paris, mais la célèbre Princesse Elfique, fille du Roi
et de la Reine du monde des Elfes. Mes actes allaient redevenir royaux, mes tenues allaient être copiées, mon visage allait de nouveau être adulé. C'était une des choses qui me déplaisaient le
plus dans ce monde : sans cesse être épiée pour être copiée. J'enfilais un jean simple avec un pull légèrement échancrée. Sechan, appuyé sur le mur, releva la tête en m'entendant arriver près de
lui. "Ce n'est pas digne d'une Princesse des Contrées Perdues de porter des vêtements aussi simples" "Sechan, je n'ai pas l'intention de me mettre dans d'autres vêtements pour le moment, ni
d'annoncer mon retour sur ces terres". Il me jeta un oeil sceptique et dit d'une voix enjouée "Si tu penses que ta venue ici passera inaperçue, tu te trompes. Que tu le veuilles ou non, tu
redeviendras la Princesse Lelfya" "Sechan, ne parle pas de malheur. Je n'ai pas vraiment envie de me faire voir : tu as vraiment envie de te faire remarquer toi ?" fis-je en penchant la tête. Il
haussa les épaules, peu convaincu.
*
Nous partîmes de cet abri assez tôt, le lendemain matin pour être plus précise. Le chien me suivait comme son ombre et la neige
continuait de tomber, scintillante, autour de nous. Dans une atmosphère calme et douce, Sechan et moi avancions à une allure lente et calculé. D'ailleurs, il était en permanence aux aguets,
craignant pour moi. Alors que je choisissais de la nourriture pour que l'on puise subsister un peu, j'avais mis un capuchon pour me protéger du froid qui régnait autour de nous et me rougissait
le nez et les joues. Je finis par rassembler mes trouvailles et les tendis au marchand qui, machinalement, me dit le prix puis attendit que je le paie. Lorsque je lui glissais les pièces de
monnaie dans la main, il leva les yeux vers moi. La stupeur se lut soudain sur son visage tandis qu'il s'écriait "Vous ! Ici ?! C'est impossible !". Je reculais, surprise, et il
s'inclina maladroitement, fébrile, avant de scander "Toutes mes excuses, Princesse Lelfya, j'aurais du mieux vous servir. Mes hommages le splus sincères !" avant de me fixer dans les yeux. Mes
yeux ! C'était ça ce qui avait du me trahir ! Très peu de personnes possédaient un tel regard. "Sechan !" hurlais-je, complètement paniquée. Il me tira hors du magasin et nous courûmes à perdre
haleine jursqu'à nos montures, empruntées à une ferme voisine. Nous sortîmes à toute vitesse de la ville avant que la nouvelle se répande. Mais je savais que l'anonymat n'allait plus durer
longtemps...
*
En effet, le lendemain, mon retour était connu de tous. Il avait fallu qu'un marchand me voie pour que je sois rendue connue de
tous. Partout où j'allais, les enfants me regardaient avec des myriades d'étoiles dans le syeux et les parents multipliaient révérences et salutations distinguées. Tant de choses futiles qui me
rappelaient une bien sombre époque. Et ce qui devait forcément arriver arrivà : nous reçûmes un garde du Palais, le Palais de mes parents, qui se fit le plaisir de me donner une invitation
officielle. Les règles de ce monde permettent de refuser une invitation officielle, mais à quel prix ! Je n'avais pas envie de qu'une guerre mondiale n'éclate sur ce monde. Je du donc accepter,
et je savais que nous allions nous rendre au palais dans les 2 prochains jours. Deux jours ! A la fois long et horriblement court, tel le châtiment qui doit arriver mais pas encore assez
rapidement, vraiment pour faire durer le supplice encore plus longtemps...